12/08/2026

Interrogé sur les raisons pour lesquelles certains artistes traversent l’histoire tandis que d’autres disparaissent des récits dominants, JP Mano pose d’emblée un constat : il ne s’agit pas seulement d’oubli, mais souvent d’utilisation commerciale et de mise à l’écart du savoir. Les canaux de diffusion et les récits officiels sont largement tenus par les puissants, et rarement par les acteurs originaux, d’autant plus quand ces artistes créent dans l’urgence, n’ont ni le temps ni les moyens d’archiver leur propre mémoire… ou quand ce sont des femmes.
Les mères oubliées du rock’n’roll.
Pour illustrer cette captation de l’histoire, JP Mano rappelle que les racines du rock ne se résument pas à quelques figures masculines blanches. Il faut remonter à des femmes afro‑américaines comme Sister Rosetta Tharpe, guitariste et chanteuse de gospel-blues dont le jeu électrique et les compositions ont profondément marqué les futures générations rock, et Big Mama Thornton, voix puissante du blues qui a enregistré « Hound Dog » avant Elvis Presley. music.apple+1
Leur rôle fut essentiel dans l’émergence d’un langage musical qui nourrira le rock’n’roll. youtube
La matrice féminine du hip‑hop
JP Mano évoque ensuite la place des femmes dans la genèse du hip‑hop, à travers l’exemple de Cindy Campbell, sœur de DJ Kool Herc. C’est elle qui organise en 1973, au 1520 Sedgwick Avenue dans le Bronx, la célèbre fête de rentrée où son frère met en place les techniques de mix et de break qui deviendront un moment fondateur de la culture hip‑hop. youtube. Ce fut elle qui initiera le debut des block parties ». 284km
Mary Lou Williams, une architecte du jazz moderne
Autre figure centrale : Mary Lou Williams, pianiste et compositrice incontournable des années 1930‑1950, admirée par de nombreux grands noms du jazz.
En 1945, elle compose la Zodiac Suite, cycle de pièces inspirées par les signes astrologiques, dont « Aries » est associé notamment à Billie Holiday et Ben Webster, témoignant de la circulation subtile entre spiritualité, écriture savante et improvisation. wikipedia
Exil politique et voix de femmes
JP Mano aborde aussi la manière dont l’exil politique peut imposer l’anonymat, compliquer les signatures et les trajectoires, surtout pour les artistes engagées. Sans s’attarder sur une biographie unique, il rappelle que nombre de musiciennes ont dû se déplacer, changer de labels ou de pays pour continuer à créer, parfois en marge des circuits dominants.
Quelques chansons de cette partie
Mary Lou Williams – un extrait de la Zodiac Suite. wikipedia
Cheb Khaled – « Didi », emblème de la fraîcheur du raï d’Oran exporté vers le monde.
Miriam Makeba – « Qongqothwane / The Click Song », qui met en avant les techniques vocales xhosa.
Témoignages de l’auditoire – Raï, exils, langues
Le raï de Marseille
Un participant marseillais raconte l’arrivée de Cheb Khaled dans le centre‑ville, jouant dans les cabarets orientaux, les « bars arabes ». Il évoque la puissance viscérale et rebelle de ce raï venu d’Oran, longtemps marginalisé et parfois censuré pour son ton critique et populaire.
JP Mano rebondit en rappelant que la guerre d’Algérie s’est jouée autant sur les tracts que sur les chansons, avec des voix comme Lounès Matoub ou des pensées comme celle de Frantz Fanon nourrissant une culture de résistance.
Magnolia Sisters et mémoires francophones
Une participante engagée dans le chant traditionnel partage sa découverte des Magnolia Sisters, groupe qui explore les musiques acadiennes et cajun. Elle retrace la circulation des chants francophones de l’Europe vers l’Acadie, puis vers la Louisiane, montrant comment ces mémoires se recomposent au gré des migrations et des crises.
Miriam Makeba, exils et passeport confisqué
L’auditoire revient sur le parcours de Miriam Makeba, son engagement politique, son exil américain, son mariage avec l’activiste Stokely Carmichael (Kwame Ture), et son départ vers la Guinée après avoir été considérée comme indésirable par certains milieux politiques.
Symbole de la lutte contre l’apartheid, Makeba se voit retirer sa nationalité par le régime sud‑africain, ne retrouvant la possibilité de revenir qu’au début des années 1990, dans la dynamique ouverte par Nelson Mandela. sahistory.org

Chants de labour et voix collectives
JP Mano montre d’abord comment les chants de travail (field songs), nés dans les plantations des Amériques et des Caraïbes, utilisent la technique africaine du call and response (appel et réponse).
Ces chants, façonnés par les esclaves eux‑mêmes, servaient à structurer le rythme, soulager l’effort, et surtout préserver une mémoire collective malgré la violence du système esclavagiste.
Du hard bop à « une musique qui pue »
Les musiciens noirs de jazz n’ont cessé de faire évoluer leur art, du swing au bebop, puis au hard bop, pour garder une longueur d’avance sur la récupération commerciale.
À la fin des années 1950, des figures comme Miles Davis ou Art Blakey creusent un jazz plus ancré dans la rythmique et la réalité sociale. JP Mano raconte comment James Brown reprendra ce socle pour décaler le temps fort sur le tempo « ONE », donnant naissance au funk.
Le funk selon JP Mano
JP Mano nous partage l’étymologie le mot funk qui renvoit à l’odeur pestilentielle qui s’échappait notamment des cales des navires négriers lorsqu’ils arrivaient au port.
Il insiste sur le fait qu’en nommant leur musique funk dans les années 1960, au moment des luttes pour les droits civiques, les musiciens afro‑américains assument une création « qui pue comme eux », retournant l’insulte en fierté politique (comme dans « Say It Loud – I’m Black and I’m Proud »).
Chansons de cette partie
Art Blakey & The Jazz Messengers – morceaux fondateurs du hard bop.
Miriam Makeba – « Where Does It Lead », plainte d’une femme déplacée en quête d’ancrage.
James Brown – « Say It Loud – I’m Black and I’m Proud ».
Témoignages – îles, tambours, résistances
Une participante originaire de Guadeloupe évoque les chants de labour de Marie‑Galante, ces chants de travail qui accompagnent la préparation de la terre et instaurent une relation sacrée à l’écosystème. On retrouve aussi des rythme et traditions d’entraide appellé Lasotè en Martinique
Une autre présente le Bullerengue colombien à travers les voix de Petrona Martínez et Totó La Momposina, héritage des communautés marronnes de la côte caraïbe.
JP Mano répond aussi à une question sur le Baile Funk brésilien, reliant le message politique du funk afro‑américain aux expérimentations des jeunes des favelas sous dictature militaire, et à des mouvements comme Black Rio qui ont reconfiguré les danses urbaines dans ce contexte. VOir notre article sur le baile funk

Mazurka créole : alliances inattendues
JP Mano confirme qu’il a bien entendu parler de l’histoire de soldats polonais envoyés par Napoléon à Saint‑Domingue (Haïti) pour combattre la révolution des esclaves. Sur place, certains réalisent qu’ils sont eux‑mêmes dominés par de grandes puissances, se rapprochent des insurgés et trouvent refuge dans les sociétés locales.
De ces rencontres naissent des métissages musicaux où la mazurka européenne croise des rythmes afro‑caribéens, donnant ce que l’on appelle aujourd’hui la mazurka créole.
Convergence spirituelle judéo‑noire
Dans la période de seasoning (mélange forcé d’esclaves de différentes origines pour briser leurs langues communes), les colons imposent le christianisme.
En lisant la Bible, des pasteurs noirs découvrent le récit de l’Exode et la captivité du peuple juif, y trouvent une analogie frappante avec leur propre situation, et font de Moïse et de la Terre promise des figures centrales de leur spiritualité, visibles dans le gospel et certaines dimensions du rastafarisme.
Trajectoires croisées : Fela, Quincy Jones, Henri Salvador
JP Mano tisse ensuite des trajectoires qui se croisent :
Fela Kuti, envoyé à Londres pour étudier, découvre le jazz, part aux États‑Unis, rencontre les idées du Black Power, puis invente l’Afrobeat en fusionnant funk, jazz et rythmes yorubas.
Quincy Jones, empêché par la ségrégation d’accéder à certains cursus d’arrangement classique aux États‑Unis, vient étudier à Paris auprès de Nadia Boulanger et réinvestit cet apprentissage dans des orchestrations emblématiques, notamment pour Michael Jackson. lestrans
Henri Salvador, né en Guyane française, installé en France et lié à la scène brésilienne, participe aux échanges harmoniques et mélodiques qui nourrissent la bossa nova.
Du Cakewalk au Zouk contre le « doudouisme »
JP Mano revient sur le Cakewalk : ces danses où les esclaves parodiaient les postures rigides des maîtres. Ces mêmes maîtres, croyant voir un hommage maladroit, organisent des concours dont le gagnant remportait un gâteau – d’où le nom.
Cette marche caricaturale nourrit plus tard l’imaginaire du catwalk et certaines chorégraphies de la soul et du funk.
Concernant le Zouk, JP Mano décrit comment, après les tensions et émeutes des années 1960 dans les Antilles, des politiques de censure et de normalisation ont favorisé une musique « douce » et folklorisante, parfois qualifiée de « doudouisme », qui édulcore les enjeux politiques.
Le groupe Kassav’ se constitue en rupture avec cette tendance, en réaffirmant la centralité de la langue créole et en faisant du Zouk une musique de contestation et de dignité, plutôt qu’un simple décor exotique.
Chansons de cette partie
Gerardo Matos Rodríguez – « La Cumparsita », tango emblématique qui clôt la plupart des milongas.
Michael Jackson / Quincy Jones – « Don’t Stop ’Til You Get Enough ».
Kassav’ – « Zouk‑la sé sèl médikaman nou ni ».
Derniers échanges : tango, Zouk, mémoires en lutte
Une participante retrace la naissance du tango argentin à la fin du XIXe siècle dans les bordels de Buenos Aires, au sein d’une population très majoritairement masculine issue de l’immigration européenne, montrant comment une musique de marge et d’exil devient plus tard un emblème national légitimé par Paris.
Une autre insiste sur le Zouk comme musique de combat : loin d’être seulement une bande‑son de romances tropicales, il incarne pour elle une lutte contre l’effacement de la langue et de l’histoire antillaises.
15/05/2026
Début avril 2026, les assises organisées à Cormot Vauchignon en Bourgogne du Sud ont permis d'explorer les dimensions corporelles, historiques et politiques du Jazz. Pour s’immerger dans la bande son vous pouvez réécouter la playlist de Leïla https://open.spotify.com/playlist/5Bl83oBYzICgOg7mZ5W4Fr?si=a9AkVWS0RCu7m3Sreu_otg
Pour appréhender l’origine profonde du swing et comprendre la raison pour laquelle on marque le temps faible en tapant du pied, l'atelier s'est arrêté sur l'histoire de Congo Square à la Nouvelle-Orléans. Cette place mythique représentait l'unique espace où, durant leurs rares journées de repos, les personnes réduites en esclavage avaient le droit de se rassembler afin de danser et de jouer de la musique. C'est au cœur de ce creuset de survie que sont nés les premiers orchestres d'improvisation, appelés « spasm bands », qui se caractérisaient par l'utilisation d'instruments fabriqués artisanalement à la main. De cette pratique est issu le rythme syncopé, cet accent si particulier mis sur le temps faible, qui allait par la suite constituer l'ADN de l'ensemble de la musique afro-américaine. D'un point de vue historique, on peut apporter une nuance chronologique en rappelant que si les rassemblements rituels de Congo Square ont culminé avant la guerre de Sécession (au cours du dix-neuvième siècle), les « spasm bands » sont apparus un peu plus tard, vers les années 1890 et 1900. Cette filiation directe met néanmoins en lumière une continuité dans la transmission mémorielle de ces espaces de liberté conquis au sein de l'oppression. Ainsi, danser le swing de nos jours revient à réactiver physiquement cette pulsation historique.
La transmission de cette culture ne saurait occulter ses dimensions les plus sombres, et les discussions ont abordé sans détours l'histoire du circuit TOBA (Theater Owners Booking Association). Ce vaste réseau de théâtres, qui gérait la diffusion des spectacles de ménestrels, imposait aux artistes noirs des conditions d'exercice extrêmement dures, ce qui a conduit ces derniers à renommer ironiquement ce circuit sous l'acronyme « Tough on Black Asses » . Dans ce système profondément marqué par la pratique du blackface, les interprètes afro-américains étaient fréquemment contraints de s'auto-ridiculiser et de caricaturer leurs propres traits pour assurer leur survie professionnelle. Il est donc capital de réaliser que le jazz et le swing ne sont pas des musiques légères ou superficielles par essence, mais des expressions artistiques majeures qui ont dû naviguer à travers un racisme institutionnel d'une grande brutalité. Apprendre et pratiquer ces pas aujourd'hui implique de porter cette mémoire historique tout en reconnaissant pleinement la dignité de créateurs qui ont su façonner une immense beauté au cœur d'un système conçu pour les déshumaniser.
Sur le plan purement physique, l'atelier s'est déployé comme un véritable voyage percussif. Le travail a débuté par des séances de percussions corporelles indispensables pour bien ancrer le poids du corps, notamment à travers des routines précises comme celle de la « petite pluie », qui consiste à enchaîner des tapotements successifs sur le torse, les cuisses, les pieds, avant de se conclure par un claquement de mains. Par la suite, les participants ont abordé les fondements du Lindy Hop, une danse de couple emblématique des années trente. Cette discipline se pratique principalement en position ouverte, ce qui offre une liberté totale de mouvement et favorise les rotations libres entre les partenaires. Le groupe a également décortiqué le Shimsham, une routine collective légendaire issue de l'univers des claquettes (ou tap dance) des années trente. La structure de cette danse de groupe repose entièrement sur un motif rythmique rigoureux baptisé « 3 and the break ». Ces pas de jazz développés durant les années trente se retrouvent, certes transformés mais parfaitement reconnaissables, dans les courants musicaux contemporains tels que la Disco et la House music.
Enfin, l'atelier a permis d'explorer une technique relationnelle et musicale fondamentale connue sous le nom de « Call and Response », ou appel et réponse. Il s'agit d'un mécanisme de cohésion collective hérité directement des cultures africaines-américaines, au cours duquel un leader énonce une phrase parlée ou musicale, et le groupe y répond instantanément en chœur. Au-delà de sa fonction strictement artistique, cette interaction constitue une authentique arme de cohésion sociale. C'est précisément ce même mécanisme structurel qui est employé de nos jours au cours des manifestations politiques et syndicales pour scander des slogans et permettre à la foule de faire bloc
14/05/2026
Suite à la rencontre de début avril 2026 à Cormot Vauchignon, cet article revient sur la journée dediée aux danses folk. L'atelier mené par Ludivine a permis d'éprouver une grande diversité de répertoires régionaux tout en questionnant la mécanique des corps et les enjeux de dégenrage des rôles. Entre transmission mémorielle et fonctions sociales historiques, nous avons redécouvert le bal comme un espace de liberté, d’ancrage mais aussi de code et de récits plus ou moins fantaisistes
Vous pouvez vous immerger dans l'ambiance de ce marathon de mouvements via la playlist dédiée : https://open.qobuz.com/playlist/62226107.
Le stage a pris la forme d'un marathon chorégraphique, testant la capacité d'adaptation du groupe à travers une palette de danses issues de divers terroirs. Nous avons ainsi parcouru le Rond d'Argenton avec son pas de tarentelle et son appel symbolique au resserrement du cercle, le Cercle Circassien pour sa dimension de cohésion, ainsi que les différentes déclinaisons de la bourrée, qu'elles soient à deux temps, auvergnate ou morvandelle. Ce voyage s'est poursuivi par la cadence hypnotique de l'An dro breton, la dynamique de la Scottish et la précision de la Gavotte de l'Aven.
Au-delà de la technique pure, des débats vifs ont animé le collectif sur la manière d'habiter le bal moderne. Si la bourrée 3 temps a pu historiquement être une pratique masculine, le besoin de dégenrer les rôles s’est posé aujourd'hui. Pour sortir de la binarité traditionnelle, nous avons expérimenté des termes neutres ou humoristiques comme Leader/Follower, Guide/Interprète, ou encore Pomme/Poire. L'objectif est de se concentrer sur l'action du mouvement plutôt que sur l'identité de genre.
Le bal est défini comme un espace de liberté qui exige néanmoins un cadre sécurisant. Le consentement explicite doit être la norme, avec des rappels clairs dès l'entrée signifiant que « non c'est non ». Les discussions ont également abordé des points de conduite responsable et d'hygiène, parfois avec humour.
L'analyse historique a replacé ces pratiques dans le mouvement de « revivalisme » des années 70. Il est crucial de noter que nous ne savons pas précisément comment l'on dansait au XVIe siècle, les traces étant floues et les danses peu codifiées à l'époque. Le collectage moderne a permis de sauvegarder des traditions apprises au siecle dernier par mimétisme pour les réenseigner de façon plus intellectuelle, parfois en les figant dans un passé fantasmé, alors que certaines danses perçues comme traditionnelles ont sans doute évolué ou ne sont en fait pas issus des terroirs qui les font vivre aujourd’hui.
Historiquement, la danse folk remplissait des fonctions utilitaires vitales. Elle servait de « Tinder des vallées », permettant les rencontres hors du cercle familial pour éviter la consanguinité. Plus surprenant encore, certaines bourrées avaient une fonction physique de terrassement : en dansant, les habitants tassaient la terre crue à l'intérieur des maisons ou concassaient les tuiles pour stabiliser les fondations, un procédé nommé « hérisson ».
07/05/2026
Vous pouvez retrouver l'ambiance musicale du stage via cette playlist : https://open.qobuz.com/playlist/62254489.
L'enseignement de Claire repose sur la déconstruction des rôles genrés traditionnels. Elle privilégie l'utilisation des termes « Guide » (leader) et « Interprète » (follower) plutôt que « homme/femme », car cela favorise l'agentivité et l'empathie des danseurs. Apprendre les deux rôles permet une véritable émancipation : la relation devient alors horizontale, basée sur une écoute profonde où rien n'est planifié à l'avance.
L'Abrazo est l'enlacement ou l'« embrassement » avec les bras qui constitue la posture de base du duo. On cherche un effet léger de compression pour faire bloc ensemble au niveau de la ceinture scapulaire et se grandir de cet appui. En guidant, on touche l'omoplate du partenaire d'un côté et la main de l'autre avec la même intensité pour « contenir » l'autre. La synchronisation commence par la respiration commune avant de bouger. On apprend ensuite à mettre tout son poids d'un côté puis de l'autre pour communiquer son intention en miroir.
Le tango est avant tout une affaire de marche, appelée caminar. Cette marche est vécue comme un ralentissement, une action puissante, comme si l'on marchait immergé dans l'eau. On peut jouer rythmiquement en marchant sur les temps forts, en incluant les temps faibles pour une marche rapide, ou en ne prenant qu'un temps fort sur deux pour une marche lente. La marche peut se faire en « déboîté » (pieds décalés) ou en « emboîté ». Des figures spécifiques complètent cette pratique : le Sandwich (Sandwichito ou Mordida), opportun pour changer de rôle au cours d'un morceau, et la Cuñita (Berceau), un mouvement de rebond utilisé pour marquer le rythme, changer le lead ou la direction.
La Milonga est le nom du bal, mais aussi celui d'un rythme musical spécifique. En soirée, un DJ passe trois catégories de rythmes : tango, valse argentine et milonga. On y danse toujours dans le sens anti-horaire, les mains jointes dirigées vers le centre de la pièce. On reste généralement 10 à 15 minutes avec la même personne lors d'une « tanda ». Les milongas modernes sont plus souples : on peut y danser en pantoufles et il est désormais tout à fait possible de dire non à une invitation.
Claire a proposé des ateliers pour intégrer ces notions, comme marcher les yeux fermés pour explorer le lâcher-prise de l'interprète et la responsabilité du guide, ou changer de partenaire tous les huit temps pour explorer la plasticité des rôles. Le groupe a également visionné le documentaire Disitango, un abrazo feminista de Valérie Loewensberg. Ce film explore la révolution culturelle du tango au XXIe siècle à Buenos Aires, où les communautés LGBTQIA+ et les mouvements féministes réinventent la danse pour la rendre plus égalitaire et inclusive. Le documentaire aborde le machisme historique, la déconstruction du modèle binaire vers le « double rôle » ou l'« open rôle », et la lutte pour des quotas de visibilité des femmes sur scène.
Le tango est un symbole de résistance et un syncrétisme culturel issu de l'immigration massive à Buenos Aires. Marcelo Rojas, chercheur à l'Institut Argentin du Tango, travaille à démolir certains mythes, notamment l'idée que le tango est né uniquement entre hommes dans les ports ou les bordels. Ses recherches montrent que la population de Buenos Aires était proche de la parité (53% d'hommes pour 47% de femmes) et que le tango a été dansé en couples mixtes dès son apparition. Si les hommes dansaient ensemble, c'était principalement pour apprendre les pas avant de se rendre dans les bals publics pour inviter des femmes. La danse entre hommes en public a d'ailleurs été interdite par décret en 1916 par crainte qu'elle ne favorise l'homosexualité.
10/04/2026
Le baile funk est à la fois une forme de fête populaire et un genre musical né dans les favelas de Rio de Janeiro. Pour ses habitants, il constitue un espace de liberté, d’expression et de sociabilité, en réponse à la violence sociale et à la marginalisation.
Il combine des traditions afro-américaines et afro-brésiliennes et s’inscrit dans le vaste ensemble des musiques issues du hip-hop, tout en intégrant des influences marquées de l’électro, du freestyle latin et de la Miami bass. À ces références s’ajoute un ensemble d’éléments empruntés à la culture populaire brésilienne - musicaux, vocaux et chorégraphiques - comme la samba, le pop-rock, les chants de stade, le maculelê ou encore la capoeira.
Pour les favelados, le baile funk est avant tout une fête de quartier, organisée en plein air ou dans des clubs rudimentaires, où la communauté se retrouve pour danser, flirter, écouter les MCs et, le temps d’une nuit, oublier le poids du quotidien.
Il fonctionne comme un véritable mégaphone des périphéries : les paroles racontent la vie dans les morros, les relations amoureuses, les rapports avec la police, la violence, mais aussi la fierté et la joie d’appartenir à la favela.
Ces soirées représentent des espaces rares où les jeunes noirs et métis issus des classes populaires, souvent exclus des lieux de loisirs dominants, peuvent occuper l’espace public, affirmer leurs corps, leurs styles et leur langage sans se sentir illégitimes.
Les premiers bailes apparaissent au début des années 1970, lorsque des sound systems comme Soul Grand Prix diffusent de la soul et du funk nord-américains auprès de la jeunesse afro-brésilienne de Rio.
Du point de vue des habitants, ces événements marquent l’arrivée, jusque dans les « morros » (littéralement « collines », là où se sont construites les favelas), d’une musique noire internationale porteuse de fierté raciale, notamment à travers le mouvement Black Rio, qui politise une partie de cette jeunesse.
Dans les années 1980, l’essor de la radio FM et la circulation de sons électroniques importés des États-Unis (electro, Miami bass) poussent les DJs des favelas à créer un style local - le funk carioca - adapté à la langue portugaise et aux réalités sociales locales.
Dans les années 1990, les bailes prennent une ampleur massive. Souvent encadrés ou tolérés par des groupes criminels, ils rassemblent des milliers de jeunes et renforcent le sentiment d’une culture propre, visible et puissante.
À partir des années 2000, le funk sort progressivement des favelas pour atteindre les clubs des quartiers aisés et les médias nationaux, suscitant à la fois appropriation commerciale et stigmatisation morale. Malgré cela, les habitants continuent de le revendiquer comme un droit à la fête et à la parole.
Ces dernières années, le baile funk a connu de profondes mutations. Né à Rio, il s’est diffusé dans tout le Brésil en se transformant selon les contextes locaux.
À São Paulo, une nouvelle génération portée par les réseaux sociaux (notamment SoundCloud et YouTube) développe un son plus brut et expérimental, donnant naissance à des variantes comme le mandelão et la bruxaria (sorcellerie).
Dans l’État de Minas Gerais, un style plus minimaliste et sombre émerge. Ailleurs, on observe l’essor du brega funk dans le Nordeste, de l’eletrofunk dans le Centre-Ouest ou encore du mega funk dans le Sud.
À Rio de Janeiro, la fin des années 2010 est marquée par l’explosion du funk 150 BPM, caractérisé par une accélération du tempo et une intensification des rythmes, qui transforment radicalement les dynamiques de danse et d’écoute. Cette évolution s’accompagne d’une influence croissante du trap et du drill américains, perceptible dans les productions plus sombres, les basses plus lourdes et l’esthétique sonore plus agressive adoptée par une partie de la nouvelle génération d’artistes.
Les bailes se développent dans un contexte de pauvreté urbaine structurelle, marqué par la ségrégation spatiale, le manque de services publics et la violence armée. Pour beaucoup de jeunes, ils constituent l’un des rares loisirs accessibles.
Pour beaucoup de favelados, le baile funk est un exutoire : les frustrations quotidiennes y sont transformées en danse, en drague, en ostentation de vêtements et de bijoux, souvent bon marché mais portés comme symboles de réussite et de dignité.
Sur le plan économique, le baile génère aussi un micro‑marché : vendeurs ambulants, DJ, MC, organisateurs, techniciens de son et de lumière tirent des revenus d’une activité qui reste majoritairement informelle et souvent criminalisée par les autorités.
Du point de vue des habitants, cette économie parallèle n’est pas seulement un « business » illégal, mais un des rares circuits où la favela produit et contrôle elle-même une partie de la valeur culturelle et financière qu’elle génère.
Dans les récits des favelados, le baile apparaît comme une forme d’utopie temporaire : un moment où les rapports sociaux sont suspendus et où il devient possible de se sentir au-dessus de la misère, de reconfigurer le rapport au corps et au territoire, de vivre quelques heures dans un monde perçu comme plus juste et joyeux.
Les paroles oscillent entre hédonisme, chronique sociale, récits de violence, glorification du crime ou critique implicite de l’État, faisant du funk une sorte de journal oral de la favela.
Sur le plan identitaire, il renforce une conscience collective noire et populaire, souvent stigmatisée, mais consciente de sa puissance créative et de son rayonnement international.
On ne peut comprendre le funk sans le relier à la samba. Apparue dans la période qui a suivi immédiatement l’abolition de l’esclavage au Brésil en 1888, elle était étroitement associée à la population noire marginalisée. Des milliers de Noirs affranchis ont construit leurs maisons en dehors des villes, dans ce qui allait devenir les favelas, et la samba est issue de ces communautés.
Comme le funk, la samba a d’abord été rejetée par les élites blanches. Les deux genres partagent des dynamiques communes : une expression de la révolte sociale, parfois une proximité avec les récits du crime, mais aussi une aspiration à la mobilité sociale par la musique.
Ils incarnent, chacun à leur époque, une tentative d’intégration et de reconnaissance dans une société profondément inégalitaire.
Les bailes funk font l’objet de politiques répressives récurrentes : interdictions de fêtes, opérations policières dans les favelas, tentatives de criminalisation du funk au nom de la moralité ou de la sécurité publique.
Les favelados interprètent souvent ces mesures comme une prolongation de la ségrégation urbaine, dans laquelle leur droit à la fête, à la rue et au bruit est considéré comme illégitime, contrairement aux événements des quartiers riches.
En parallèle, certains projets culturels et ONG tentent de reconnaître le funk comme patrimoine et outil d’inclusion, en soutenant des ateliers de DJ, d’écriture ou de danse qui transforment la pratique du baile en ressource éducative et professionnelle.
Cette tension entre répression et valorisation reflète, du point de vue des habitants, le paradoxe central du baile funk : symbole de la fierté des favelas, mais aussi cible constante de stigmatisation sociale et institutionnelle.
De Rio de Janeiro et São Paulo au reste du monde, le baile funk est aujourd’hui au sommet de son influence. Ce rythme contagieux, inscrit dans une vaste palette de mutations et de dérivés, résonne sur les pistes de danse comme dans les téléphones, des tendances « Brasilcore » sur TikTok aux remixes diffusés en continu sur SoundCloud.
Le genre s’est imposé dans les clubs de Londres, Paris et Berlin, influençant des artistes comme Madonna, Drake, Diplo ou Björk, souvent sans que son histoire, ses racines sociales et sa dimension politique soient reconnues. Lorsque l’esthétique circule sans son contexte, elle devient un produit à consommer, vidé des luttes qui l’ont fait naître.
Cette appropriation est d’autant plus frappante qu’elle coexiste avec une répression persistante au Brésil : en 2025, des projets de loi visent à exclure les artistes de funk des scènes publiques, tandis que les bailes sont de plus en plus restreints, leur nombre à Rio étant passé en une décennie de plusieurs dizaines à seulement quelques événements hebdomadaires sous l’effet de la pression politique et policière.
Dans le même temps, les soirées baile funk en Europe et en Amérique du Nord attirent des publics majoritairement blancs et aisés, souvent organisées sans réelle inclusion des artistes ou des communautés d’origine, ni redistribution des bénéfices. Le paradoxe est clair : une culture stigmatisée au Brésil en raison de son ancrage noir et populaire est reconditionnée comme tendance ailleurs, une fois détachée de son contexte.
Les communautés qui ont créé ce son en supportent ainsi les coûts - répression, marginalisation, précarité - tandis que d’autres en tirent visibilité et profits.
Face à cela, des militantes comme Gabriela Vallim, fondatrice de Baile Funk Culture à Londres, appellent à une appropriation responsable : s’approprier le baile funk implique aussi d’en reconnaître l’histoire, les racines et les enjeux politiques. Sans cette reconnaissance, sa diffusion mondiale prolonge des logiques d’exploitation culturelle des populations noires et marginalisées.
09/02/2026
Corps et Graphies est un collectif d’éducation populaire artistique né du constat que la progression des idéologies d’extrême droite ne se joue pas que sur le terrain rhétorique mais aussi — et peut‑être surtout — dans le champ émotionnel, symbolique et imaginaire.De nombreuses enquêtes en sciences sociales et en psychologie politique montrent que les arguments rationnels, factuels ou logiques sont largement neutralisés lorsqu’ils entrent en concurrence avec des récits mobilisant la peur, la nostalgie ou l’indignation. Les discours d’extrême droite opèrent précisément sur ce terrain : ils rendent invisibles les raisonnements complexes en saturant l’espace public d’affects et de symbole
Face à ce constat, Corps et Graphies fait le choix stratégique de construire un contre‑poids affectif . Le collectif mobilise les corps, les pratiques artistiques et des moments historiques faisant autorité pour réinscrire des récits politiques dans une expérience sensible partagée. La danse, le chant et la fête sont ici pensés comme des outils politiques : ils permettent d’engager des personnes qui ne se sentiraient pas concernées par le débat politique, ou qui s’en sont éloignées par lassitude, rejet ou sentiment d’illégitimité. Cette mise en mouvement passe par la joie — au sens spinoziste — entendue comme une augmentation de la puissance d’agir collective.Le collectif fait le choix de montrer que de nombreux patrimoines culturels (dansés, chantés, mais aussi culinaires ou festifs) sont issus de circulations, de migrations, de métissages et de résistances. Cette approche permet de déconstruire une vision ethno‑différentialiste et essentialiste de la culture. Il permet aussi d'expliquer de manière ludique à travers les exemples du cakewalk, d'Elvis Presley ou meme du Charlie and His Orchestra comment et pourquoi ont lieu des phénomène d'appropriation culturelle
Les pratiques mobilisées par Corps et Graphies dans l’un de ses 3 ateliers appellé “danses rebelles” sont issues de contextes de résistances noires, queer, féministes ou populaires, le collectif considère l’appropriation culturelle, de genre ou de classe comme un risque structurel à la tenue de cet atelier et à ce titre à tenu à mettre en place plusieurs actions
Personne ne se rémunère au sein du collectif sur les ateliers bénévoles. Lorsque des formats sont rémunérés (institutions, programmations disposant de moyens), l’opportunité est systématiquement donnée pour que la rémunération des personnes aille aux concernées et impliquées de longue date dans les cultures mobilisées.
Cette politique ne repose pas cependant sur une assignation essentialiste entre une pratique et une origine, un genre ou une identité, mais sur l’implication réelle, durable et communautaire dans un milieu culturel donné. Elle reconnaît le travail souvent invisible de maintien, de transmission et de politisation culturelle réalisé par des personnes qui ne sont pas nécessairement des artistes reconnu·es ou des figures médiatiques.
Chaque pratique abordée fait l’objet d’un travail d’enquête: histoire d’émergence, contextes politiques, rapports de domination, usages contemporains. Le collectif s’appuie sur une bibliographie partagée et une base de ressources (articles, podcasts, entretiens, œuvres) accessibles aux participant·es.
Les ateliers incluent systématiquement des renvois vers :
des cours ouverts au public ;
des lieux de pratiques existants ;
des soirées, bals ou espaces communautaires lorsque ceux‑ci sont explicitement ouverts aux novices ;
des productions culturelles permettant d’entendre directement la parole des personnes concernées.
Corps et Graphies situe explicitement son travail comme un survol introductif. Les ateliers ne prétendent ni à l’exhaustivité, ni à la maîtrise, ni à la légitimité experte. Cette posture est formulée au conditionnel, en situant clairement qui parle, depuis quel endroit, et avec quelles limites.
L’objectif est de fournir suffisamment d’éléments pour permettre une compréhension contextualisée et susciter de l’empathie, sans jamais se substituer aux espaces de transmission communautaires.
Rendre visibles des pratiques issues de résistances minoritaires comporte des effets de bord identifiés : gentrification culturelle, afflux massif de publics non concernés, voyeurisme politique ou mise en danger des communautés.
La gentrification culturelle survient lorsque des pratiques issues de milieux populaires ou marginalisés sont extraites de leurs conditions sociales et politiques pour devenir des objets esthétiques valorisés par des publics dominants.
Pour en limiter les effets, Corps et Graphies :
refuse toute dépolitisation des pratiques mobilisées ;
rappelle systématiquement leurs conditions d’émergence ;
encourage le soutien aux collectifs, leurs campagnes et lieux existants
Les réflexions portées par le collectif Noyaux Durs, notamment dans leur intervention vidéo sur les effets de diffusion culturelle, nourrissent cette vigilance et orientent la construction de parcours d’allié·es responsables plutôt que de consommateur·ices de culture radicale.
Rendre visibles des danses politiques peut entraîner un afflux de personnes vers des communautés qui n’ont ni le désir ni la capacité d’acculturer massivement des publics extérieurs. Cela peut produire des situations de voyeurisme, d’épuisement ou de déformation des pratiques.
Le collectif agit ici par :
La mise à distance explicite : les ateliers ne sont pas des invitations à « entrer » dans les communautés, mais à comprendre leur histoire.
Le refus de désigner des communautés comme objets d’observation ou de fascination.
La responsabilisation des participant·es sur leurs postures, attentes et projections.
Dans certains contextes, rendre visible le caractère politique de pratiques queer ou racisées peut exposer des personnes ou des groupes à des violences ciblées.
Corps et Graphies prend ce risque au sérieux, mais considère qu’il doit être mis en regard d’un danger bien plus grand : l’arrivée au pouvoir de forces politiques qui menacent directement la survie culturelle, juridique et physique de ces communautés. NOus travaillons actuellement à trouver la posture qui nous semblerait la plus appropriées via des entretiens
Les risques d’appropriation, de gentrification ou de maladresse existent et sont pris au sérieux par Corps et Graphies. Des politiques concrètes ont été mises en place pour les limiter, tout en restant ouvertes à la critique et à l’évolution des formats via des processus humain et digitaux
Cependant, ces risques doivent être mis en perspective avec un danger bien plus important : l’arrivée au pouvoir de forces d’extrême droite, dont les effets sur les cultures minoritaires sont documentés — violences accrues, invisibilisation, censure, expulsions et mises en danger physiques des personnes qui portent ces pratiques.
Dans cette logique, Corps et Graphies fait le choix stratégique de l’information, de la sensibilisation et de la mise en mouvement de personnes susceptibles de devenir des allié·es. Cette stratégie (questionable) s’appuie sur une démarche de recherche‑action : des questionnaires, des retours de terrain et des adaptations de formats permettent d’évaluer les effets réels des ateliers.
L’hypothèse centrale est qu’aider à comprendre les mécanismes et participer à la légitimation des figures d’autorité artistiques peut favoriser des postures de solidarité et à minima de soutien plutot que de l’ignorance, de la paralysie ( je n’ose rien dire car non concerné), ou d’une inutile pénitence, 3 postures qui selon nous bénéficie à entériner les dynamiques actuelles de polarisation et de fascisation de la société . L’objectif n’est pas que tout le monde pratique, mais que davantage de personnes comprennent ce qui est en jeu et soient prêtes à se positionner en soutien lorsque des attaques politiques surviendront.
09/02/2026
Dans la première interview, Antoine nous explique pourquoi il considère que la culture doit être accessible à tous, sans barrières :
"La culture, c'est quelque chose qui se vit. Ce n'est pas seulement quelque chose qui se regarde ou qui s'achète."
Il souligne également l'importance de se sentir libre de chanter et de danser ensemble, en dehors de toute pression sociale ou d'expertise. "C’est en dansant ensemble, en chantant ensemble, que ça donne envie aussi de porter des projets politiques plus loin."
Dans la seconde interview, Antoine parle de son travail dans l'association Corps & Graphies et de l'importance de l'engagement à travers des ateliers mêlant danse, musique et résistance civile.
"L'atelier est ouvert et c'est fait pour que les gens s'en emparent."
05/02/2026
À la suite de la première enquête sur l'impact de l'extrême droite sur la culture, nous souhaitons désormais comprendre de manière plus détaillée les perceptions du danger, les situations rencontrées et les solutions mises en œuvre ou envisagées dans le milieu artistique. Cette enquête se construira en trois étapes : une série d'interviews en ligne, un questionnaire quantitatif, et enfin une rencontre pour partager les résultats et co-construire des actions concrètes.
Chez Corps et Graphies, nous croyons fermement que l’histoire, en particulier l'histoire collective mise en mouvement, peut éclairer les luttes d’aujourd’hui et de demain. À travers cette démarche, nous souhaitons apporter du lien, de la visibilité et des solutions concrètes à celles et ceux qui se sentent isolés face à des défis complexes.
Les interviews avec des professionnels
Le premier volet de cette enquête consiste en des interviews qualitatives réalisées avec des artistes et des professionnels de la culture, tels que des professeurs et des intermittents. L’objectif est de documenter des situations concrètes : interdictions, pressions, intimidations, tentatives de récupération idéologique, pertes de lieux, etc. Ces témoignages, souvent isolés, seront partagés afin de donner une voix à ceux qui se sentent parfois invisibles.
Le questionnaire quantitatif
La deuxième étape sera un sondage plus large, qui touchera environ 100 professionnels du secteur artistique. Ce questionnaire permettra de recueillir des données plus représentatives et de mieux comprendre l’étendue des perceptions et des situations vécues à travers la France.
La rencontre entre professionnels
Enfin, nous organiserons une rencontre pour permettre aux participants de l'enquête de partager leurs expériences, d'échanger des solutions et de travailler collectivement dans un espace sécurisé. Cette rencontre se veut avant tout un lieu d'entraide et de solidarité. Elle pourra se dérouler en présentiel ou en ligne, selon les contraintes sanitaires et les préférences des participants.
À l’issue de cette enquête, nous produirons un livret à destination des professionnels des arts et de l’éducation artistique. Ce guide pratique proposera des outils concrets pour :
Réagir face à des propos ou comportements problématiques dans un cours ou un espace public.
Lutter contre le cyber-harcèlement.
Éviter les formes de récupération ou de "blanchiment" politique.
Se protéger collectivement en cas de menaces.
L’objectif est de fournir des solutions pragmatiques et accessibles, afin d’éviter toute posture héroïque et de se concentrer sur des actions réalisables et soutenues par des ressources collectives.
Nos hypothèses sont les suivantes :
Beaucoup de professionnels, artistes et enseignants, se trouvent isolés dans des situations complexes, mais n’osent pas les partager, pensant être les seuls à les vivre.
Certains pensent que ces menaces ne peuvent pas les atteindre en France, et que cela ne concerne que les autres, mais pas eux.
D’autres ont déjà commencé à se mobiliser et ont proposé des pistes concrètes d’action, mais se sentent incapables d’agir seuls.
Nous, à Corps et Graphies, souhaitons briser cet isolement et offrir des moyens de résistance collective. En publiant cette enquête, nous mettrons en lumière les actions déjà mises en place et ouvrirons la voie à d’autres initiatives. Ce sera l’occasion de donner plus de visibilité à ce qui peut être fait pour défendre la culture et la liberté d’expression artistique.
Si vous êtes un professionnel de la culture, un artiste ou un enseignant, nous vous invitons à participer à cette enquête.
Vous pouvez
Pour cela, il vous suffit de nous contacter à l'adresse suivante : camillepertuis@riseup.net
Les résultats de cette enquête serviront de base pour des actions concrètes et des outils pratiques que nous partagerons avec vous pour vous soutenir dans la défense de vos droits et de vos pratiques artistiques. Ensemble, faisons entendre notre voix et construisons une culture libre et inclusive.
EN RÉSUMÉ
Rester informé des suites de cette enquête :
N’hésitez pas à partager cette enquête avec vos réseaux en relayant notre post insta !
31/01/2026
09/01/2025
18/07/2024
Dans le contexte politique et culturel actuel, à quel endroit se situe l’engagement pour les artistes : dans le contenu des œuvres, dans l’éthique de travail, dans le choix des réseaux et des lieux dans lesquels on s’ancre, ou encore dans la relation aux institutions ?
A t’on le choix de décider pour qui l’on joue, qui nous rémunère, de qui on se rend dépendant ? Et qu’est ce que cela engage comme courage politique ?
Invités :
- Marien Guillé, poète de proximité
- Annabel Reid, danseuse chorégraphe et membre du réseau Récréation
- Guillaume Forestier, danseur chorégraphe
- Zoé et Sarah, du collectif Corps et Graphie
- Pina Wood, dramaturge et poétesse
18/06/2024
15/04/2024
« Beaucoup de joie, et même de l’euphorie. » C’est ce que procure la danse à Tinou, facilitateur en intelligence collective de métier et grand habitué des dancefloors. « C’est aussi parfois presque méditatif, tu es vachement connecté à toi-même quand tu danses. » La liste des mérites de la danse est infinie. Elle permet de se réconcilier avec son corps, d’apaiser son esprit, de libérer son énergie, de gagner en estime de soi, d’exprimer sa créativité et ses émotions. Vous en voulez encore ? 75 % des Français la considèrent comme un bon moyen de faire des rencontres (étude OpinionWay, 2016). C’est en effet un outil pour sortir de l’entre-soi en rapprochant les personnes les plus diverses, dans les fêtes, les cours, les salles de spectacle, dans la rue, sur les réseaux sociaux. Et cet outil est de plus en plus utilisé dans les mouvements sociaux et par les défenseurs de l’environnement pour toucher au-delà du cercle militant. Telle Camille Étienne qui, à peine connue en 2020, poste sur le Web la vidéo Réveillons-nous : dans un paysage de montagnes enneigées, elle déclame un texte sur l’urgence climatique. À ses côtés, Léa Durand la soutient avec sa chorégraphie. L’ensemble prend aux tripes, fait le buzz et est vu plusieurs millions de fois.
Dans sa longue histoire, la danse a souvent été au service de luttes. La capoeira, par exemple, est une sorte d’art martial utilisé au XVIe siècle au Brésil par les esclaves africains pour se libérer de l’oppresseur. En France, en 1940, quand Vichy interdit les bals populaires, des arrière-salles de café ou des granges se muent en dancings clandestins, parfois fréquentés par les maquisards. À Los Angeles au début des années 2000, en réaction à la violence dans les quartiers et pour changer l’énergie négative en positive, comme le hip-hop à ses débuts, des jeunes inventent un langage chorégraphique, le krump.
« La machine à tout commercialiser et à tout dépolitiser a transformé des danses éminemment résistantes en truc joli », estime Tinou. Ce militant de l’écologie et des droits humains a décidé d’inverser cette tendance avec le collectif Corps et Graphies 2028. Las de constater que « les discours simplistes, complotistes ou sensationnalistes marchent mieux que les arguments chiffrés », il a monté un atelier-spectacle dans lequel il fait danser le public. « Les gens s’intéressent moins aux chiffres du Giec qu’à des récits qui touchent leurs émotions. Alors on joue avec celles produites par la danse, le chant pour les sensibiliser. »
Faire vivre des « expériences créatives et émotionnelles artistiques » fait aussi partie du projet du Bruit qui court, un collectif de 50 « artivistes » (activistes et artistes, professionnels ou non) et sa communauté d’environ 200 personnes qui s’engagent pour une société écologique et solidaire avec la conviction que l’art peut accompagner des changements profonds. Déambulations, performances…, ils investissent l’espace public dès que possible. Notamment avec Résiste, leur chorégraphie poignante pendant laquelle ils « vivent l’urgence écologique dans leur corps », selon Zoé Reverdy, étudiante artiviste, qui poursuit : « La danse permet de ressentir le collectif. On est à l’unisson, c’est fort. Souvent, les spectateurs nous disent avoir été émus. »
Parmi les émotions véhiculées, il y a donc la joie, indispensable outil de mobilisation. « Ce n’est pas facile de lutter. Si tu ne proposes que de distribuer des tracts sous la pluie, ce n’est pas très motivant », ironise Tinou. À l’inverse, il raconte comment il a vu la danse remettre du baume au cœur à des participants « traumatisés par la violence » de la manifestation contre les mégabassines en 2023. « Ils ont pu repartir sur une note positive », assure-t-il. La joie cimente les liens, adoucit les angoisses, redonne de l’élan. Elle favorise la création. La performance Résiste est née du travail collectif d’artivistes, danseurs, militants, graphistes, architectes. Pas besoin d’être professionnel pour faire passer un message fort, sensible, qui donne envie d’agir. « On ne veut pas juste déconstruire ce qui nous paraît problématique, explique Zoé Reverdy. C’est essentiel de mettre de la joie dans nos actions pour apporter de nouveaux imaginaires. »
Le rêve d’un monde plus désirable n’est pas que celui des activistes croisés dans les manifestations, les festivals. C’est aussi celui du chorégraphe professionnel Jérôme Bel. « Mon travail a toujours été critique, mais face à l’ampleur de la crise écologique, je suis devenu militant. En tant qu’artiste, c’est mon rôle de rendre sensibles et intelligibles certaines choses difficiles », dit-il. Sa compagnie ne prend plus l’avion, il soutient financièrement des mouvements de désobéissance civile, etc. Avec Danses non humaines, une sorte de conférence dansée conçue avec l’historienne de l’art Estelle Zhong Mengual, il fait entrer l’écologie dans des lieux habituellement réservés à la culture. Il s’appuie sur des pièces de Loïe Fuller, Isadora Duncan ou encore Pina Bausch pour interroger la place de la nature dans le répertoire. Et conclut que le plus souvent l’humain l’utilise pour se valoriser, sans la considérer. « Je convoque mes collègues passés et présents afin d’essayer de comprendre comment ils ont produit cette culture dont nous héritons et qui, d’une certaine manière, nous a conduits à la situation catastrophique actuelle », commente-t-il.
À elle seule, la danse ne sauvera pas le climat, mais elle participe à la prise de conscience dans un joyeux partage de plaisir. C’est un premier pas.
Selon Zoé Reverdy du collectif Le Bruit qui court, c’est un des nombreux atouts de la danse : elle produit des images puissantes qui circulent dans tous les milieux et montrent que la lutte n’a pas besoin d’être morose pour être efficace. L’année dernière, Mathilde Caillard, alias MC danse pour le climat, une militante pour l’environnement et la justice sociale d’Alternatiba Paris, a été critiquée pour avoir dansé dans une manifestation contre la réforme des retraites. Sa performance, jugée inutile, pas sérieuse pour certains, aurait dépolitisé le combat pour d’autres. C’est pourtant l’inverse qui s’est produit : reprise par la presse et les réseaux sociaux, elle a mis un coup de projecteur sur ses revendications. Elle a même touché des adversaires politiques de la députée pour qui la jeune femme travaille en tant qu’assistante parlementaire, a-t-elle confié sur les ondes du Mouv’ en juillet 2023.
08/08/2023
Le vent glacial s’engouffre entre les toiles du chapiteau. Mais sous la voûte, l’atmosphère est brûlante. Lunettes futuristes sur le nez, Tinou, du collectif « Corps & Graphie 2028 », se déhanche face à une cinquantaine de spectateurs.
« On va faire un pas très simple, propose-t-il à l’assemblée debout devant lui, mi-curieuse mi-gênée. Pied droit en avant, on revient ; pied gauche en avant, et on revient. »

La musique délie peu à peu les muscles. Les visages se détendent, les épaules roulent, les hanches glissent. Même les plus timides se laissent prendre au jeu, abandonnant leurs pulls et les gradins pour rejoindre la scène.
Tinou mime une démarche snob, vite suivi par les autres. « C’est du cake-walk : une danse utilisée par les esclaves pour se moquer des maîtres qui dansaient le menuet, explique-t-il tout en ondulant. La danse, c’est de la politique ! »
« La danse, c’est de la politique ! »
Le trentenaire, qui se dit « faché-anxieux », a créé ce spectacle de « Résis’dance » en 2022, peu après les élections présidentielles. L’idée : initier le maximum de personnes aux pas qui ont, historiquement, fait bouger les mentalités et régimes politiques.
Lors de sa présentation aux rencontres écologistes des Résistantes, qui se tenaient début août sur le plateau du Larzac, le spectacle a fait un carton.
Petits et vieux, showmen assurés ou valseurs du dimanche, tous ont pu apprendre quelques pas de twist — dansé par les militants pour les droits civiques aux États-Unis —, ou reprendre la chorégraphie d’« Un violador en tu camino » (« Un violeur sur ton chemin »), créé en 2019 par le collectif chilien Lastesis pour dénoncer les violences patriarcales.
Ces moments de liesse sont vitaux pour le militantisme, selon Tinou et ses acolytes. « Danser, ça permet de ramener de la joie dans les milieux militants, de ne pas être uniquement plombée par l’actualité », dit Manon, l’une des animatrices du spectacle. « Ça remotive », abonde sa camarade Clara.

« C’est difficile, la lutte, dit Tinou. Mais par la danse, la joie, on vit des moments incroyables. » Le jeune homme évoque, en exemple, son expérience lors de la manifestation de Sainte-Soline contre les mégabassines, marquée par une forte répression policière : « On s’est fait tabasser la gueule. Le soir, on a fait une grosse teuf reggaeton [une danse latino-américaine]. »
« Je suis reparti traumatisé, mais content quand même », raconte-t-il. « C’est hyper important, la teuf [fête]. Il y a des combats qui foirent car la cantine ou la teuf ne sont pas au point. »
« Si je ne peux pas danser, ce n’est pas ma révolution »
Le lien entre danse et militantisme ne date pas d’hier. L’histoire d’Emma Goldman, évoquée par la journaliste Iris Derœux dans une enquête de la revue La Déferlante sur le sujet, en témoigne. En 1931, alors qu’elle profitait à plein d’une fête, l’intellectuelle et anarchiste russe a été rappelée à l’ordre par un camarade, qui lui a susurré à l’oreille que sa « frivolité nui[sai]t à la cause ».
Goldman lui a répondu qu’il était « inconcevable qu’un bel idéal comme l’anarchisme puisse exiger le refus de la vie, de la joie ». De cette anecdote a été tirée un slogan, aujourd’hui repris à l’envi dans les cortèges : « Si je ne peux pas danser, ce n’est pas ma révolution. »

Cette idée est incarnée — entre autres — par les Rosies, un collectif féministe formé au sein de l’association Attac en 2019, également présent aux rencontres des Résistantes. Ses membres, reconnaissables à leurs bleus de travail évoquant la tenue de l’icône étasunienne Rosie la riveteuse, sont connues pour enflammer les manifestations avec leurs détournements de chansons et chorégraphies entraînantes.
« On peut lutter en chantant, pas qu’en subissant, assure l’une d’entre elles, Ileana Berteau. On n’est pas obligés d’aller à l’enterrement de nos croyances. Avec les Rosies, on danse nos espoirs. »
Sous un barnum couleur sable régulièrement balayé par la pluie, l’antenne aveyronnaise du collectif tente de former une trentaine de curieux à leur méthode. L’air de « Marcia Baïla » des Rita Mitsouko, fuse d’une sono. Assis en tailleur à même la paille, des petits groupes sont chargés d’en réécrire les paroles, en y accolant des mouvements évocateurs.
Six femmes se marrent dans un coin. Sous leur plume, le premier couplet de la chanson s’est transformé en joyeuse diatribe contre le patriarcat, mimé par une potence. « On était toutes d’accord que c’était le bon geste », rit Elsa [*], 41 ans.

Autour d’elle, ça sautille, ça tape du pied, ça tourne, les bras en l’air, en dessinant les vagues dans les airs. Il flotte dans l’air un nuage d’allégresse. Peu à peu, une chorégraphie commune prend forme.
« Quand on danse, on est ensemble. C’est ça, la lutte, sourit Jo, pétillante septuagénaire aux oreilles ornées d’énormes cœurs jaune. Ça permet de lâcher toute la colère qu’on a, et de la transformer en énergie positive pour permettre la suite. »
« J’avais besoin d’activer quelque chose, de l’optimisme »
Pour certaines, les chorégraphies des Rosies ont permis d’effectuer un premier pas vers le militantisme. Nathalie, l’une des animatrices de l’atelier larzacien, raconte par exemple avoir rejoint Attac après les avoir découvertes ; d’autres, comme Manuela, expliquent y avoir puisé l’énergie pour enterrer leur désespoir. « Les premières manif’ du mouvement pour les retraites, ça ressemblait à un défilé mortuaire, ça me minait. J’avais besoin d’activer quelque chose, de l’optimisme », se souvient-elle.
Également présente à l’atelier des Rosies, Louise, 26 ans, confie avoir eu le sentiment d’y trouver une famille militante : « Je vais souvent manifester seule. En passant à côté d’elles, j’ai eu l’impression de leur appartenir. La danse, ça fédère énormément. »

La preuve : après deux heures à chanter, taper des mains et battre des pieds de manière synchronisée, des liens se tissent entre les personnes présentes à l’atelier. « J’ai passé une super après-midi avec Louise que je viens de rencontrer », rigole Elsa en lui donnant un coup d’épaule complice.
« Ce n’est pas un corps qui danse, c’est un groupe »
« Danser, ça crée des liens moins restreints que ceux du travail, observe Ileana Berteau. Tout seul, c’est très dur de lutter, en tant que femme particulièrement. Ensemble, on se sent plus fortes, plus légitimes. Ce n’est pas un corps qui danse, c’est un groupe. »
Au point qu’il semble difficile, au terme des répétitions, de séparer les danseurs. Sous le barnum, les chorégraphies s’enchaînent, faisant voleter des brins d’herbe dans l’air. Un sentiment d’euphorie s’empare des corps. La musique s’estompe à peine qu’on entend déjà crier : « Allez, on recommence ! »