12/08/2026

Interrogé sur les raisons pour lesquelles certains artistes traversent l’histoire tandis que d’autres disparaissent des récits dominants, JP Mano pose d’emblée un constat : il ne s’agit pas seulement d’oubli, mais souvent d’utilisation commerciale et de mise à l’écart du savoir. Les canaux de diffusion et les récits officiels sont largement tenus par les puissants, et rarement par les acteurs originaux, d’autant plus quand ces artistes créent dans l’urgence, n’ont ni le temps ni les moyens d’archiver leur propre mémoire… ou quand ce sont des femmes.
Les mères oubliées du rock’n’roll.
Pour illustrer cette captation de l’histoire, JP Mano rappelle que les racines du rock ne se résument pas à quelques figures masculines blanches. Il faut remonter à des femmes afro‑américaines comme Sister Rosetta Tharpe, guitariste et chanteuse de gospel-blues dont le jeu électrique et les compositions ont profondément marqué les futures générations rock, et Big Mama Thornton, voix puissante du blues qui a enregistré « Hound Dog » avant Elvis Presley. music.apple+1
Leur rôle fut essentiel dans l’émergence d’un langage musical qui nourrira le rock’n’roll. youtube
La matrice féminine du hip‑hop
JP Mano évoque ensuite la place des femmes dans la genèse du hip‑hop, à travers l’exemple de Cindy Campbell, sœur de DJ Kool Herc. C’est elle qui organise en 1973, au 1520 Sedgwick Avenue dans le Bronx, la célèbre fête de rentrée où son frère met en place les techniques de mix et de break qui deviendront un moment fondateur de la culture hip‑hop. youtube. Ce fut elle qui initiera le debut des block parties ». 284km
Mary Lou Williams, une architecte du jazz moderne
Autre figure centrale : Mary Lou Williams, pianiste et compositrice incontournable des années 1930‑1950, admirée par de nombreux grands noms du jazz.
En 1945, elle compose la Zodiac Suite, cycle de pièces inspirées par les signes astrologiques, dont « Aries » est associé notamment à Billie Holiday et Ben Webster, témoignant de la circulation subtile entre spiritualité, écriture savante et improvisation. wikipedia
Exil politique et voix de femmes
JP Mano aborde aussi la manière dont l’exil politique peut imposer l’anonymat, compliquer les signatures et les trajectoires, surtout pour les artistes engagées. Sans s’attarder sur une biographie unique, il rappelle que nombre de musiciennes ont dû se déplacer, changer de labels ou de pays pour continuer à créer, parfois en marge des circuits dominants.
Quelques chansons de cette partie
Mary Lou Williams – un extrait de la Zodiac Suite. wikipedia
Cheb Khaled – « Didi », emblème de la fraîcheur du raï d’Oran exporté vers le monde.
Miriam Makeba – « Qongqothwane / The Click Song », qui met en avant les techniques vocales xhosa.
Témoignages de l’auditoire – Raï, exils, langues
Le raï de Marseille
Un participant marseillais raconte l’arrivée de Cheb Khaled dans le centre‑ville, jouant dans les cabarets orientaux, les « bars arabes ». Il évoque la puissance viscérale et rebelle de ce raï venu d’Oran, longtemps marginalisé et parfois censuré pour son ton critique et populaire.
JP Mano rebondit en rappelant que la guerre d’Algérie s’est jouée autant sur les tracts que sur les chansons, avec des voix comme Lounès Matoub ou des pensées comme celle de Frantz Fanon nourrissant une culture de résistance.
Magnolia Sisters et mémoires francophones
Une participante engagée dans le chant traditionnel partage sa découverte des Magnolia Sisters, groupe qui explore les musiques acadiennes et cajun. Elle retrace la circulation des chants francophones de l’Europe vers l’Acadie, puis vers la Louisiane, montrant comment ces mémoires se recomposent au gré des migrations et des crises.
Miriam Makeba, exils et passeport confisqué
L’auditoire revient sur le parcours de Miriam Makeba, son engagement politique, son exil américain, son mariage avec l’activiste Stokely Carmichael (Kwame Ture), et son départ vers la Guinée après avoir été considérée comme indésirable par certains milieux politiques.
Symbole de la lutte contre l’apartheid, Makeba se voit retirer sa nationalité par le régime sud‑africain, ne retrouvant la possibilité de revenir qu’au début des années 1990, dans la dynamique ouverte par Nelson Mandela. sahistory.org

Chants de labour et voix collectives
JP Mano montre d’abord comment les chants de travail (field songs), nés dans les plantations des Amériques et des Caraïbes, utilisent la technique africaine du call and response (appel et réponse).
Ces chants, façonnés par les esclaves eux‑mêmes, servaient à structurer le rythme, soulager l’effort, et surtout préserver une mémoire collective malgré la violence du système esclavagiste.
Du hard bop à « une musique qui pue »
Les musiciens noirs de jazz n’ont cessé de faire évoluer leur art, du swing au bebop, puis au hard bop, pour garder une longueur d’avance sur la récupération commerciale.
À la fin des années 1950, des figures comme Miles Davis ou Art Blakey creusent un jazz plus ancré dans la rythmique et la réalité sociale. JP Mano raconte comment James Brown reprendra ce socle pour décaler le temps fort sur le tempo « ONE », donnant naissance au funk.
Le funk selon JP Mano
JP Mano nous partage l’étymologie le mot funk qui renvoit à l’odeur pestilentielle qui s’échappait notamment des cales des navires négriers lorsqu’ils arrivaient au port.
Il insiste sur le fait qu’en nommant leur musique funk dans les années 1960, au moment des luttes pour les droits civiques, les musiciens afro‑américains assument une création « qui pue comme eux », retournant l’insulte en fierté politique (comme dans « Say It Loud – I’m Black and I’m Proud »).
Chansons de cette partie
Art Blakey & The Jazz Messengers – morceaux fondateurs du hard bop.
Miriam Makeba – « Where Does It Lead », plainte d’une femme déplacée en quête d’ancrage.
James Brown – « Say It Loud – I’m Black and I’m Proud ».
Témoignages – îles, tambours, résistances
Une participante originaire de Guadeloupe évoque les chants de labour de Marie‑Galante, ces chants de travail qui accompagnent la préparation de la terre et instaurent une relation sacrée à l’écosystème. On retrouve aussi des rythme et traditions d’entraide appellé Lasotè en Martinique
Une autre présente le Bullerengue colombien à travers les voix de Petrona Martínez et Totó La Momposina, héritage des communautés marronnes de la côte caraïbe.
JP Mano répond aussi à une question sur le Baile Funk brésilien, reliant le message politique du funk afro‑américain aux expérimentations des jeunes des favelas sous dictature militaire, et à des mouvements comme Black Rio qui ont reconfiguré les danses urbaines dans ce contexte. VOir notre article sur le baile funk

Mazurka créole : alliances inattendues
JP Mano confirme qu’il a bien entendu parler de l’histoire de soldats polonais envoyés par Napoléon à Saint‑Domingue (Haïti) pour combattre la révolution des esclaves. Sur place, certains réalisent qu’ils sont eux‑mêmes dominés par de grandes puissances, se rapprochent des insurgés et trouvent refuge dans les sociétés locales.
De ces rencontres naissent des métissages musicaux où la mazurka européenne croise des rythmes afro‑caribéens, donnant ce que l’on appelle aujourd’hui la mazurka créole.
Convergence spirituelle judéo‑noire
Dans la période de seasoning (mélange forcé d’esclaves de différentes origines pour briser leurs langues communes), les colons imposent le christianisme.
En lisant la Bible, des pasteurs noirs découvrent le récit de l’Exode et la captivité du peuple juif, y trouvent une analogie frappante avec leur propre situation, et font de Moïse et de la Terre promise des figures centrales de leur spiritualité, visibles dans le gospel et certaines dimensions du rastafarisme.
Trajectoires croisées : Fela, Quincy Jones, Henri Salvador
JP Mano tisse ensuite des trajectoires qui se croisent :
Fela Kuti, envoyé à Londres pour étudier, découvre le jazz, part aux États‑Unis, rencontre les idées du Black Power, puis invente l’Afrobeat en fusionnant funk, jazz et rythmes yorubas.
Quincy Jones, empêché par la ségrégation d’accéder à certains cursus d’arrangement classique aux États‑Unis, vient étudier à Paris auprès de Nadia Boulanger et réinvestit cet apprentissage dans des orchestrations emblématiques, notamment pour Michael Jackson. lestrans
Henri Salvador, né en Guyane française, installé en France et lié à la scène brésilienne, participe aux échanges harmoniques et mélodiques qui nourrissent la bossa nova.
Du Cakewalk au Zouk contre le « doudouisme »
JP Mano revient sur le Cakewalk : ces danses où les esclaves parodiaient les postures rigides des maîtres. Ces mêmes maîtres, croyant voir un hommage maladroit, organisent des concours dont le gagnant remportait un gâteau – d’où le nom.
Cette marche caricaturale nourrit plus tard l’imaginaire du catwalk et certaines chorégraphies de la soul et du funk.
Concernant le Zouk, JP Mano décrit comment, après les tensions et émeutes des années 1960 dans les Antilles, des politiques de censure et de normalisation ont favorisé une musique « douce » et folklorisante, parfois qualifiée de « doudouisme », qui édulcore les enjeux politiques.
Le groupe Kassav’ se constitue en rupture avec cette tendance, en réaffirmant la centralité de la langue créole et en faisant du Zouk une musique de contestation et de dignité, plutôt qu’un simple décor exotique.
Chansons de cette partie
Gerardo Matos Rodríguez – « La Cumparsita », tango emblématique qui clôt la plupart des milongas.
Michael Jackson / Quincy Jones – « Don’t Stop ’Til You Get Enough ».
Kassav’ – « Zouk‑la sé sèl médikaman nou ni ».
Derniers échanges : tango, Zouk, mémoires en lutte
Une participante retrace la naissance du tango argentin à la fin du XIXe siècle dans les bordels de Buenos Aires, au sein d’une population très majoritairement masculine issue de l’immigration européenne, montrant comment une musique de marge et d’exil devient plus tard un emblème national légitimé par Paris.
Une autre insiste sur le Zouk comme musique de combat : loin d’être seulement une bande‑son de romances tropicales, il incarne pour elle une lutte contre l’effacement de la langue et de l’histoire antillaises.
08/02/2026
Dans la première interview, Antoine nous explique pourquoi il considère que la culture doit être accessible à tous, sans barrières :
"La culture, c'est quelque chose qui se vit. Ce n'est pas seulement quelque chose qui se regarde ou qui s'achète."
Il souligne également l'importance de se sentir libre de chanter et de danser ensemble, en dehors de toute pression sociale ou d'expertise. "C’est en dansant ensemble, en chantant ensemble, que ça donne envie aussi de porter des projets politiques plus loin."
Dans la seconde interview, Antoine parle de son travail dans l'association Corps & Graphies et de l'importance de l'engagement à travers des ateliers mêlant danse, musique et résistance civile.
"L'atelier est ouvert et c'est fait pour que les gens s'en emparent."
08/01/2025
17/07/2024
Dans le contexte politique et culturel actuel, à quel endroit se situe l’engagement pour les artistes : dans le contenu des œuvres, dans l’éthique de travail, dans le choix des réseaux et des lieux dans lesquels on s’ancre, ou encore dans la relation aux institutions ?
A t’on le choix de décider pour qui l’on joue, qui nous rémunère, de qui on se rend dépendant ? Et qu’est ce que cela engage comme courage politique ?
Invités :
- Marien Guillé, poète de proximité
- Annabel Reid, danseuse chorégraphe et membre du réseau Récréation
- Guillaume Forestier, danseur chorégraphe
- Zoé et Sarah, du collectif Corps et Graphie
- Pina Wood, dramaturge et poétesse
14/04/2024
« Beaucoup de joie, et même de l’euphorie. » C’est ce que procure la danse à Tinou, facilitateur en intelligence collective de métier et grand habitué des dancefloors. « C’est aussi parfois presque méditatif, tu es vachement connecté à toi-même quand tu danses. » La liste des mérites de la danse est infinie. Elle permet de se réconcilier avec son corps, d’apaiser son esprit, de libérer son énergie, de gagner en estime de soi, d’exprimer sa créativité et ses émotions. Vous en voulez encore ? 75 % des Français la considèrent comme un bon moyen de faire des rencontres (étude OpinionWay, 2016). C’est en effet un outil pour sortir de l’entre-soi en rapprochant les personnes les plus diverses, dans les fêtes, les cours, les salles de spectacle, dans la rue, sur les réseaux sociaux. Et cet outil est de plus en plus utilisé dans les mouvements sociaux et par les défenseurs de l’environnement pour toucher au-delà du cercle militant. Telle Camille Étienne qui, à peine connue en 2020, poste sur le Web la vidéo Réveillons-nous : dans un paysage de montagnes enneigées, elle déclame un texte sur l’urgence climatique. À ses côtés, Léa Durand la soutient avec sa chorégraphie. L’ensemble prend aux tripes, fait le buzz et est vu plusieurs millions de fois.
Dans sa longue histoire, la danse a souvent été au service de luttes. La capoeira, par exemple, est une sorte d’art martial utilisé au XVIe siècle au Brésil par les esclaves africains pour se libérer de l’oppresseur. En France, en 1940, quand Vichy interdit les bals populaires, des arrière-salles de café ou des granges se muent en dancings clandestins, parfois fréquentés par les maquisards. À Los Angeles au début des années 2000, en réaction à la violence dans les quartiers et pour changer l’énergie négative en positive, comme le hip-hop à ses débuts, des jeunes inventent un langage chorégraphique, le krump.
« La machine à tout commercialiser et à tout dépolitiser a transformé des danses éminemment résistantes en truc joli », estime Tinou. Ce militant de l’écologie et des droits humains a décidé d’inverser cette tendance avec le collectif Corps et Graphies 2028. Las de constater que « les discours simplistes, complotistes ou sensationnalistes marchent mieux que les arguments chiffrés », il a monté un atelier-spectacle dans lequel il fait danser le public. « Les gens s’intéressent moins aux chiffres du Giec qu’à des récits qui touchent leurs émotions. Alors on joue avec celles produites par la danse, le chant pour les sensibiliser. »
Faire vivre des « expériences créatives et émotionnelles artistiques » fait aussi partie du projet du Bruit qui court, un collectif de 50 « artivistes » (activistes et artistes, professionnels ou non) et sa communauté d’environ 200 personnes qui s’engagent pour une société écologique et solidaire avec la conviction que l’art peut accompagner des changements profonds. Déambulations, performances…, ils investissent l’espace public dès que possible. Notamment avec Résiste, leur chorégraphie poignante pendant laquelle ils « vivent l’urgence écologique dans leur corps », selon Zoé Reverdy, étudiante artiviste, qui poursuit : « La danse permet de ressentir le collectif. On est à l’unisson, c’est fort. Souvent, les spectateurs nous disent avoir été émus. »
Parmi les émotions véhiculées, il y a donc la joie, indispensable outil de mobilisation. « Ce n’est pas facile de lutter. Si tu ne proposes que de distribuer des tracts sous la pluie, ce n’est pas très motivant », ironise Tinou. À l’inverse, il raconte comment il a vu la danse remettre du baume au cœur à des participants « traumatisés par la violence » de la manifestation contre les mégabassines en 2023. « Ils ont pu repartir sur une note positive », assure-t-il. La joie cimente les liens, adoucit les angoisses, redonne de l’élan. Elle favorise la création. La performance Résiste est née du travail collectif d’artivistes, danseurs, militants, graphistes, architectes. Pas besoin d’être professionnel pour faire passer un message fort, sensible, qui donne envie d’agir. « On ne veut pas juste déconstruire ce qui nous paraît problématique, explique Zoé Reverdy. C’est essentiel de mettre de la joie dans nos actions pour apporter de nouveaux imaginaires. »
Le rêve d’un monde plus désirable n’est pas que celui des activistes croisés dans les manifestations, les festivals. C’est aussi celui du chorégraphe professionnel Jérôme Bel. « Mon travail a toujours été critique, mais face à l’ampleur de la crise écologique, je suis devenu militant. En tant qu’artiste, c’est mon rôle de rendre sensibles et intelligibles certaines choses difficiles », dit-il. Sa compagnie ne prend plus l’avion, il soutient financièrement des mouvements de désobéissance civile, etc. Avec Danses non humaines, une sorte de conférence dansée conçue avec l’historienne de l’art Estelle Zhong Mengual, il fait entrer l’écologie dans des lieux habituellement réservés à la culture. Il s’appuie sur des pièces de Loïe Fuller, Isadora Duncan ou encore Pina Bausch pour interroger la place de la nature dans le répertoire. Et conclut que le plus souvent l’humain l’utilise pour se valoriser, sans la considérer. « Je convoque mes collègues passés et présents afin d’essayer de comprendre comment ils ont produit cette culture dont nous héritons et qui, d’une certaine manière, nous a conduits à la situation catastrophique actuelle », commente-t-il.
À elle seule, la danse ne sauvera pas le climat, mais elle participe à la prise de conscience dans un joyeux partage de plaisir. C’est un premier pas.
Selon Zoé Reverdy du collectif Le Bruit qui court, c’est un des nombreux atouts de la danse : elle produit des images puissantes qui circulent dans tous les milieux et montrent que la lutte n’a pas besoin d’être morose pour être efficace. L’année dernière, Mathilde Caillard, alias MC danse pour le climat, une militante pour l’environnement et la justice sociale d’Alternatiba Paris, a été critiquée pour avoir dansé dans une manifestation contre la réforme des retraites. Sa performance, jugée inutile, pas sérieuse pour certains, aurait dépolitisé le combat pour d’autres. C’est pourtant l’inverse qui s’est produit : reprise par la presse et les réseaux sociaux, elle a mis un coup de projecteur sur ses revendications. Elle a même touché des adversaires politiques de la députée pour qui la jeune femme travaille en tant qu’assistante parlementaire, a-t-elle confié sur les ondes du Mouv’ en juillet 2023.
07/08/2023
Le vent glacial s’engouffre entre les toiles du chapiteau. Mais sous la voûte, l’atmosphère est brûlante. Lunettes futuristes sur le nez, Tinou, du collectif « Corps & Graphie 2028 », se déhanche face à une cinquantaine de spectateurs.
« On va faire un pas très simple, propose-t-il à l’assemblée debout devant lui, mi-curieuse mi-gênée. Pied droit en avant, on revient ; pied gauche en avant, et on revient. »

La musique délie peu à peu les muscles. Les visages se détendent, les épaules roulent, les hanches glissent. Même les plus timides se laissent prendre au jeu, abandonnant leurs pulls et les gradins pour rejoindre la scène.
Tinou mime une démarche snob, vite suivi par les autres. « C’est du cake-walk : une danse utilisée par les esclaves pour se moquer des maîtres qui dansaient le menuet, explique-t-il tout en ondulant. La danse, c’est de la politique ! »
« La danse, c’est de la politique ! »
Le trentenaire, qui se dit « faché-anxieux », a créé ce spectacle de « Résis’dance » en 2022, peu après les élections présidentielles. L’idée : initier le maximum de personnes aux pas qui ont, historiquement, fait bouger les mentalités et régimes politiques.
Lors de sa présentation aux rencontres écologistes des Résistantes, qui se tenaient début août sur le plateau du Larzac, le spectacle a fait un carton.
Petits et vieux, showmen assurés ou valseurs du dimanche, tous ont pu apprendre quelques pas de twist — dansé par les militants pour les droits civiques aux États-Unis —, ou reprendre la chorégraphie d’« Un violador en tu camino » (« Un violeur sur ton chemin »), créé en 2019 par le collectif chilien Lastesis pour dénoncer les violences patriarcales.
Ces moments de liesse sont vitaux pour le militantisme, selon Tinou et ses acolytes. « Danser, ça permet de ramener de la joie dans les milieux militants, de ne pas être uniquement plombée par l’actualité », dit Manon, l’une des animatrices du spectacle. « Ça remotive », abonde sa camarade Clara.

« C’est difficile, la lutte, dit Tinou. Mais par la danse, la joie, on vit des moments incroyables. » Le jeune homme évoque, en exemple, son expérience lors de la manifestation de Sainte-Soline contre les mégabassines, marquée par une forte répression policière : « On s’est fait tabasser la gueule. Le soir, on a fait une grosse teuf reggaeton [une danse latino-américaine]. »
« Je suis reparti traumatisé, mais content quand même », raconte-t-il. « C’est hyper important, la teuf [fête]. Il y a des combats qui foirent car la cantine ou la teuf ne sont pas au point. »
« Si je ne peux pas danser, ce n’est pas ma révolution »
Le lien entre danse et militantisme ne date pas d’hier. L’histoire d’Emma Goldman, évoquée par la journaliste Iris Derœux dans une enquête de la revue La Déferlante sur le sujet, en témoigne. En 1931, alors qu’elle profitait à plein d’une fête, l’intellectuelle et anarchiste russe a été rappelée à l’ordre par un camarade, qui lui a susurré à l’oreille que sa « frivolité nui[sai]t à la cause ».
Goldman lui a répondu qu’il était « inconcevable qu’un bel idéal comme l’anarchisme puisse exiger le refus de la vie, de la joie ». De cette anecdote a été tirée un slogan, aujourd’hui repris à l’envi dans les cortèges : « Si je ne peux pas danser, ce n’est pas ma révolution. »

Cette idée est incarnée — entre autres — par les Rosies, un collectif féministe formé au sein de l’association Attac en 2019, également présent aux rencontres des Résistantes. Ses membres, reconnaissables à leurs bleus de travail évoquant la tenue de l’icône étasunienne Rosie la riveteuse, sont connues pour enflammer les manifestations avec leurs détournements de chansons et chorégraphies entraînantes.
« On peut lutter en chantant, pas qu’en subissant, assure l’une d’entre elles, Ileana Berteau. On n’est pas obligés d’aller à l’enterrement de nos croyances. Avec les Rosies, on danse nos espoirs. »
Sous un barnum couleur sable régulièrement balayé par la pluie, l’antenne aveyronnaise du collectif tente de former une trentaine de curieux à leur méthode. L’air de « Marcia Baïla » des Rita Mitsouko, fuse d’une sono. Assis en tailleur à même la paille, des petits groupes sont chargés d’en réécrire les paroles, en y accolant des mouvements évocateurs.
Six femmes se marrent dans un coin. Sous leur plume, le premier couplet de la chanson s’est transformé en joyeuse diatribe contre le patriarcat, mimé par une potence. « On était toutes d’accord que c’était le bon geste », rit Elsa [*], 41 ans.

Autour d’elle, ça sautille, ça tape du pied, ça tourne, les bras en l’air, en dessinant les vagues dans les airs. Il flotte dans l’air un nuage d’allégresse. Peu à peu, une chorégraphie commune prend forme.
« Quand on danse, on est ensemble. C’est ça, la lutte, sourit Jo, pétillante septuagénaire aux oreilles ornées d’énormes cœurs jaune. Ça permet de lâcher toute la colère qu’on a, et de la transformer en énergie positive pour permettre la suite. »
« J’avais besoin d’activer quelque chose, de l’optimisme »
Pour certaines, les chorégraphies des Rosies ont permis d’effectuer un premier pas vers le militantisme. Nathalie, l’une des animatrices de l’atelier larzacien, raconte par exemple avoir rejoint Attac après les avoir découvertes ; d’autres, comme Manuela, expliquent y avoir puisé l’énergie pour enterrer leur désespoir. « Les premières manif’ du mouvement pour les retraites, ça ressemblait à un défilé mortuaire, ça me minait. J’avais besoin d’activer quelque chose, de l’optimisme », se souvient-elle.
Également présente à l’atelier des Rosies, Louise, 26 ans, confie avoir eu le sentiment d’y trouver une famille militante : « Je vais souvent manifester seule. En passant à côté d’elles, j’ai eu l’impression de leur appartenir. La danse, ça fédère énormément. »

La preuve : après deux heures à chanter, taper des mains et battre des pieds de manière synchronisée, des liens se tissent entre les personnes présentes à l’atelier. « J’ai passé une super après-midi avec Louise que je viens de rencontrer », rigole Elsa en lui donnant un coup d’épaule complice.
« Ce n’est pas un corps qui danse, c’est un groupe »
« Danser, ça crée des liens moins restreints que ceux du travail, observe Ileana Berteau. Tout seul, c’est très dur de lutter, en tant que femme particulièrement. Ensemble, on se sent plus fortes, plus légitimes. Ce n’est pas un corps qui danse, c’est un groupe. »
Au point qu’il semble difficile, au terme des répétitions, de séparer les danseurs. Sous le barnum, les chorégraphies s’enchaînent, faisant voleter des brins d’herbe dans l’air. Un sentiment d’euphorie s’empare des corps. La musique s’estompe à peine qu’on entend déjà crier : « Allez, on recommence ! »
10/07/2023
Lors des manifestations contre la réforme des retraites au printemps dernier, une membre de l’association Alternatiba n’a pas laissé le cortège indifférent : Mcdansepourleclimat aka Mathilde Caillard toute de noire vêtue et lunettes de soleil ambiançait la foule derrière un char techno en scandant un remix techno aux paroles évocatrices “Taxer les riches !”
Critiquée à la fois par les personnes de son camp et ses détracteurs, elle a pourtant remporté un fort succès et sa vidéo est devenue virale en quelques jours réveillant un vieux débat, est-ce que lutter et danser sont deux activités incompatibles ? L’une serait “sérieuse”, l’autre de l’ordre du “divertissement”. Sa réponse ? : “La danse est un vaisseau idéal pour exprimer cette joie militante fédératrice. La danse est un moment où l’on se redonne de la force, où l’on fait corps ensemble.”
Ça n’est pas un phénomène nouveau : la danse a toujours rimé avec résistance. En témoigne cette vidéo de l’Ina retraçant l’histoire de la danse au sein des luttes sociales en France.
Et les Français n’ont rien inventé : cela fait un moment que les minorités, à travers les luttes féministes, antiracistes se sont emparées de ce médium artistique comme outil de revendication, de lâcher-prise, et de réappropriation des corps et de l’espace public.
Bref, la danse, la joie, sont de puissants leviers d’action pour faire passer des messages, nourrir les luttes et se régénérer. Petit tour d’horizon des danses qui riment avec résistance.
De fait, beaucoup de danses sont nées dans des endroits de revendications : le waacking, une danse de club née dans les années 70 à Los Angeles a été créé par des minorités queers africo-latino. Le voguing, danse de “ball” qui pastiche les défilés de mode et les magazines de luxe, est né à New-York dans les années 80 au sein des communautés transgenres africo-latino-américaines (voir l’excellent documentaire “Paris is burning”). Le Krump, alternative à la danse hip hop habituelle, lui, est né dans les quartiers défavorisés de Los Angeles. Sans oublier la Capoeira imaginée dans les quartiers pauvres Brésiliens… Bref, sans partir sur un cours d’histoire, ces danses éclosent souvent de l’envie d’exprimer par le corps les oppressions et les discriminations dont sont victimes des minorités.
Dans un autre mouvement, des versions “queers” de danses réputées comme “normées” émergent aussi : c’est le cas par exemple du queer tango, du queer bachata ou encore de la queer salsa qui cassent les codes binaires “homme-femme” et réinventent des manières de danser plus fluides.
Ce collectif a été créé en 2021 par cinq amis danseurs et danseuses pour la création d’une pièce chorégraphique : Écume. Ses membres, tous jeunes, mêlent art et militantisme, poésie et politique en faisant des lieux publics leur terrain de jeu. Ils y jouent leurs chorégraphies et formes artistiques au format hybride. Pour lutter contre le gigantesque projet mortifère de Total en Ouganda, EACOP, des danseurs et danseuses en rouge et noirs ont délivré une chorégraphie puissante. Un mode d’action répété à l’occasion de la lutte contre Deep Sea Mining à Lisbonne, ou place de la République pour la Marche pour le Futur, etc.
Récemment, le collectif a réalisé un performance Magma à Paris au sein de l’Académie du Climat. Après avoir réalisé un teaser vidéo où on les voit danser dans une forêt, l’équipe a organisé une marche dansée et costumée entrecoupée de chants, de concerts et de banderoles ”On ne tait pas un peuple qui danse”, et de danse qui a marqué les esprits. Un groupe de danseurs et danseuses maquillés et vêtus de bleu offraient un incroyable spectacle tandis que des chars diffusaient de la musique pour que chacun puisse s’y donner à cœur joie.
Mélanger jeu de rôle, danse, et résistance lors d’un atelier de deux heures ? C’est le pari réussi de Corps et graphies qui projette ses participants en 2030, dans un monde rétro-futuriste pas si lointain, aka 2028, où Marine Le Pen aurait pris le pouvoir. Comment résister et danser dans un monde qui limite la liberté de mouvements et des corps ? Les participants sont embarqués dans une histoire dont ils sont les héros et où chaque choix peut les mener vers plus d’oppression ou plus de liberté… L’occasion de réviser l’histoire des luttes et des danses, tout en s’amusant et en apprenant les basiques du queer tango, du krump ou encore du voguing.
À Arles en août 2022, 150 “artivistes” accouchaient après une semaine de résidence d’une première performance dansée alertant sur les dangers du réchauffement climatique en août 2022. Un mélange de danse, de théâtre de rue qui avait marqué les esprits. Depuis, ce collectif s’empare de sujets comme la fast fashion avec une performance la veille du Black Friday en novembre 2022 dans le Centre Commercial des Halles avec plus de 1 500 kilos de vêtements, ou encore pour alerter sur les dérives de l’organisation de la coupe du monde au Qatar sur la place de la République à Paris à grand renfort de peintures rouges.
La Booty Therapy comme son nom l’indique revendique une libération des émotions et du corps par… le mouvement des fesses. Mélange de twerk, un dérivé du mapouka ivoirien, danse traditionnelle de transe dans laquelle on célèbre la déesse de la fertilité et de danses africaines. Des performances dans l’espace public permettent aux femmes de se réapproprier leur corps, de s'émanciper du regard des autres et de booster leur estime d’elles-mêmes. Si cette danse se veut “thérapie”, des démonstrations dans les espaces publics permettent aussi de lutter pour la représentativité des corps.
La marche des fiertés est née suite aux émeutes de Stonewall à New York en 1969, quand la police a fait une descente dans un bar gay. Pour se rebeller contre cette injustice, un mouvement spontané et festif né dans les rues. Chaque année, en juin, partout en France et dans le monde, fleurissent des défilés aux couleurs arc-en-ciel. L’occasion pour les LGBTQIA+ de marcher dans les rues, de danser, faire la fête pour se visibiliser dans un espace où ils et elles sont régulièrement discriminés.
La danse a toujours été un outil puissant de résistance et de revendication, notamment pour les minorités. Elle permet d'exprimer des oppressions et de revendiquer des droits tout en utilisant le corps et l'espace public.
Parmi les danses de résistance…