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Musiques et exils dans les oreilles de JP Mano 

12/08/2026

Musiques et exils dans les oreilles de JP Mano 


Pendant une heure et demie, nous avons écouté JP Mano, mémoire vivante des musiques noires, DJ et chercheur, autour du thème « Musique et exil » : comment l’exil, la répression et les migrations ont façonné la bande‑son de notre monde.

https://open.qobuz.com/playlist/68357330

 

« Ce n’est pas un oubli, c’est une captation du récit »

 

 


Interrogé sur les raisons pour lesquelles certains artistes traversent l’histoire tandis que d’autres disparaissent des récits dominants, JP Mano pose d’emblée un constat : il ne s’agit pas seulement d’oubli, mais souvent d’utilisation commerciale et de mise à l’écart du savoir.  Les canaux de diffusion et les récits officiels sont largement tenus par les puissants, et rarement par les acteurs originaux, d’autant plus quand ces artistes créent dans l’urgence, n’ont ni le temps ni les moyens d’archiver leur propre mémoire… ou quand ce sont des femmes. 

 

Les mères oubliées du rock’n’roll.
Pour illustrer cette captation de l’histoire, JP Mano rappelle que les racines du rock ne se résument pas à quelques figures masculines blanches. Il faut remonter à des femmes afro‑américaines comme Sister Rosetta Tharpe, guitariste et chanteuse de gospel-blues dont le jeu électrique et les compositions ont profondément marqué les futures générations rock, et Big Mama Thornton, voix puissante du blues qui a enregistré « Hound Dog » avant Elvis Presley. music.apple+1
Leur rôle fut essentiel dans l’émergence d’un langage musical qui nourrira le rock’n’roll. youtube

 

La matrice féminine du hip‑hop
JP Mano évoque ensuite la place des femmes dans la genèse du hip‑hop, à travers l’exemple de Cindy Campbell, sœur de DJ Kool Herc. C’est elle qui organise en 1973, au 1520 Sedgwick Avenue dans le Bronx, la célèbre fête de rentrée où son frère met en place les techniques de mix et de break qui deviendront un moment fondateur de la culture hip‑hop. youtube. Ce fut elle qui initiera le debut des block parties ». 284km

 

Mary Lou Williams, une architecte du jazz moderne
Autre figure centrale : Mary Lou Williams, pianiste et compositrice incontournable des années 1930‑1950, admirée par de nombreux grands noms du jazz.
En 1945, elle compose la Zodiac Suite, cycle de pièces inspirées par les signes astrologiques, dont « Aries » est associé notamment à Billie Holiday et Ben Webster, témoignant de la circulation subtile entre spiritualité, écriture savante et improvisation. wikipedia


Exil politique et voix de femmes
JP Mano aborde aussi la manière dont l’exil politique peut imposer l’anonymat, compliquer les signatures et les trajectoires, surtout pour les artistes engagées. Sans s’attarder sur une biographie unique, il rappelle que nombre de musiciennes ont dû se déplacer, changer de labels ou de pays pour continuer à créer, parfois en marge des circuits dominants. 


Quelques chansons de cette partie
Mary Lou Williams – un extrait de la Zodiac Suite. wikipedia
Cheb Khaled – « Didi », emblème de la fraîcheur du raï d’Oran exporté vers le monde. 
Miriam Makeba – « Qongqothwane / The Click Song », qui met en avant les techniques vocales xhosa. 

 

Témoignages de l’auditoire – Raï, exils, langues 
Le raï de Marseille
Un participant marseillais raconte l’arrivée de Cheb Khaled dans le centre‑ville, jouant dans les cabarets orientaux, les « bars arabes ». Il évoque la puissance viscérale et rebelle de ce raï venu d’Oran, longtemps marginalisé et parfois censuré pour son ton critique et populaire. 
JP Mano rebondit en rappelant que la guerre d’Algérie s’est jouée autant sur les tracts que sur les chansons, avec des voix comme Lounès Matoub ou des pensées comme celle de Frantz Fanon nourrissant une culture de résistance. 

 

Magnolia Sisters et mémoires francophones
Une participante engagée dans le chant traditionnel partage sa découverte des Magnolia Sisters, groupe qui explore les musiques acadiennes et cajun. Elle retrace la circulation des chants francophones de l’Europe vers l’Acadie, puis vers la Louisiane, montrant comment ces mémoires se recomposent au gré des migrations et des crises. 

 

Miriam Makeba, exils et passeport confisqué
L’auditoire revient sur le parcours de Miriam Makeba, son engagement politique, son exil américain, son mariage avec l’activiste Stokely Carmichael (Kwame Ture), et son départ vers la Guinée après avoir été considérée comme indésirable par certains milieux politiques.
Symbole de la lutte contre l’apartheid, Makeba se voit retirer sa nationalité par le régime sud‑africain, ne retrouvant la possibilité de revenir qu’au début des années 1990, dans la dynamique ouverte par Nelson Mandela. sahistory.org


Du traumatisme de l’esclavage à l’invention du funk 

 


Chants de labour et voix collectives
JP Mano montre d’abord comment les chants de travail (field songs), nés dans les plantations des Amériques et des Caraïbes, utilisent la technique africaine du call and response (appel et réponse). 
Ces chants, façonnés par les esclaves eux‑mêmes, servaient à structurer le rythme, soulager l’effort, et surtout préserver une mémoire collective malgré la violence du système esclavagiste. 

Du hard bop à « une musique qui pue »
Les musiciens noirs de jazz n’ont cessé de faire évoluer leur art, du swing au bebop, puis au hard bop, pour garder une longueur d’avance sur la récupération commerciale. 
À la fin des années 1950, des figures comme Miles Davis ou Art Blakey creusent un jazz plus ancré dans la rythmique et la réalité sociale. JP Mano raconte comment James Brown reprendra ce socle pour décaler le temps fort sur le tempo « ONE », donnant naissance au funk. 


Le funk selon JP Mano

JP Mano nous partage l’étymologie le mot funk qui renvoit à l’odeur pestilentielle qui s’échappait notamment des cales des navires négriers lorsqu’ils arrivaient au port. 
Il insiste sur le fait qu’en nommant leur musique funk dans les années 1960, au moment des luttes pour les droits civiques, les musiciens afro‑américains assument une création « qui pue comme eux », retournant l’insulte en fierté politique (comme dans « Say It Loud – I’m Black and I’m Proud »). 

 

Chansons de cette partie
Art Blakey & The Jazz Messengers – morceaux fondateurs du hard bop. 
Miriam Makeba – « Where Does It Lead », plainte d’une femme déplacée en quête d’ancrage.
James Brown – « Say It Loud – I’m Black and I’m Proud ». 


Témoignages – îles, tambours, résistances 
Une participante originaire de Guadeloupe évoque les chants de labour de Marie‑Galante, ces chants de travail qui accompagnent la préparation de la terre et instaurent une relation sacrée à l’écosystème. On retrouve aussi des rythme et traditions d’entraide appellé Lasotè en Martinique

Une autre présente le Bullerengue colombien à travers les voix de Petrona Martínez et Totó La Momposina, héritage des communautés marronnes de la côte caraïbe. 

JP Mano répond aussi à une question sur le Baile Funk brésilien, reliant le message politique du funk afro‑américain aux expérimentations des jeunes des favelas sous dictature militaire, et à des mouvements comme Black Rio qui ont reconfiguré les danses urbaines dans ce contexte. VOir notre article sur le baile funk

 

Métissages, danses et résistances culturelles 

 

 


Mazurka créole : alliances inattendues
JP Mano confirme qu’il a bien entendu parler de l’histoire de soldats polonais envoyés par Napoléon à Saint‑Domingue (Haïti) pour combattre la révolution des esclaves. Sur place, certains réalisent qu’ils sont eux‑mêmes dominés par de grandes puissances, se rapprochent des insurgés et trouvent refuge dans les sociétés locales. 
De ces rencontres naissent des métissages musicaux où la mazurka européenne croise des rythmes afro‑caribéens, donnant ce que l’on appelle aujourd’hui la mazurka créole. 

 

Convergence spirituelle judéo‑noire
Dans la période de seasoning (mélange forcé d’esclaves de différentes origines pour briser leurs langues communes), les colons imposent le christianisme. 
En lisant la Bible, des pasteurs noirs découvrent le récit de l’Exode et la captivité du peuple juif, y trouvent une analogie frappante avec leur propre situation, et font de Moïse et de la Terre promise des figures centrales de leur spiritualité, visibles dans le gospel et certaines dimensions du rastafarisme. 

 

Trajectoires croisées : Fela, Quincy Jones, Henri Salvador
JP Mano tisse ensuite des trajectoires qui se croisent :

Fela Kuti, envoyé à Londres pour étudier, découvre le jazz, part aux États‑Unis, rencontre les idées du Black Power, puis invente l’Afrobeat en fusionnant funk, jazz et rythmes yorubas. 
Quincy Jones, empêché par la ségrégation d’accéder à certains cursus d’arrangement classique aux États‑Unis, vient étudier à Paris auprès de Nadia Boulanger et réinvestit cet apprentissage dans des orchestrations emblématiques, notamment pour Michael Jackson. lestrans
Henri Salvador, né en Guyane française, installé en France et lié à la scène brésilienne, participe aux échanges harmoniques et mélodiques qui nourrissent la bossa nova. 

 

Du Cakewalk au Zouk contre le « doudouisme »
JP Mano revient sur le Cakewalk : ces danses où les esclaves parodiaient les postures rigides des maîtres. Ces mêmes maîtres, croyant voir un hommage maladroit, organisent des concours dont le gagnant remportait un gâteau – d’où le nom. 
Cette marche caricaturale nourrit plus tard l’imaginaire du catwalk et certaines chorégraphies de la soul et du funk. 

Concernant le Zouk, JP Mano décrit comment, après les tensions et émeutes des années 1960 dans les Antilles, des politiques de censure et de normalisation ont favorisé une musique « douce » et folklorisante, parfois qualifiée de « doudouisme », qui édulcore les enjeux politiques. 
Le groupe Kassav’ se constitue en rupture avec cette tendance, en réaffirmant la centralité de la langue créole et en faisant du Zouk une musique de contestation et de dignité, plutôt qu’un simple décor exotique. 

 

Chansons de cette partie
Gerardo Matos Rodríguez – « La Cumparsita », tango emblématique qui clôt la plupart des milongas. 
Michael Jackson / Quincy Jones – « Don’t Stop ’Til You Get Enough ». 
Kassav’ – « Zouk‑la sé sèl médikaman nou ni ». 

 

Derniers échanges : tango, Zouk, mémoires en lutte 
Une participante retrace la naissance du tango argentin à la fin du XIXe siècle dans les bordels de Buenos Aires, au sein d’une population très majoritairement masculine issue de l’immigration européenne, montrant comment une musique de marge et d’exil devient plus tard un emblème national légitimé par Paris. 
Une autre insiste sur le Zouk comme musique de combat : loin d’être seulement une bande‑son de romances tropicales, il incarne pour elle une lutte contre l’effacement de la langue et de l’histoire antillaises.

Article Presse